Quand l’innovation s’ouvre l’esprit
1 12 2009
L’innovation ne serait-elle que technologique ? La créativité resterait-elle trop absente du processus économique ? Heureusement, les mondes de la culture et de l’économie, trop souvent opposés, se rapprochent. En Basse-Normandie, des ponts se créent parfois. Cette nouvelle vision de l’innovation a été au cœur des débats le 26 novembre à Caen, à l’occasion du congrès national des technopoles, incubateurs, CEEI et pôles de compétitivité.
A Cherbourg, le cinéma d’animation se fait en équipe | Au Bazarnaom, les artistes réunis mutualisent
A Cherbourg, le cinéma d’animation se fait en équipe
Autour de la société « Les Gueux de Terre à Terre », c’est tout un univers créatif qui phosphore sur le cinéma de demain.
L e projet du long métrage a pour nom « HDM ». Date de sortie : 2012. En attendant, ça bosse. « C’est un film d’animation avec un rendu de peinture. On essaye de faire bouger la matière », explique le cherbourgeois Philippe Chanteloup, à la tête de la société « Les Gueux de Terre à Terre » (LGTT). « Depuis toujours, je rêve de faire du dessin animé chez moi. Il y a ici du talent, du savoir-faire, des compétences. Et quand on a peu de moyens, c’est plus facile d’être en province. » Après Caen et Paris, le dessinateur autodidacte est revenu dans sa ville natale en 2003. Installée dans les locaux de l’ex-hôpital des armées, face à la rade, l’entreprise, sur 1.000 m2, réunit les compétences les plus diverses venues de tous les horizons. « Je reviens de faire mon marché à travers le monde. En ce moment, quatre Russes sont là, d’autres viennent de Montréal. J’essaye de fédérer les meilleurs. Tous les métiers (du graphiste à l’animateur 3D en passant par les composeurs) sont à l’œuvre. » Au sein du pôle audiovisuel cherbourgeois, la société LGTT sait aussi nouer des relations avec ses voisines (comme Quadraxis ou Wan Bam). « Nous développons des méthodes globales de fabrication mixant la tradition et les nouvelles technologies afin de proposer des produits haut de gamme visant le marché du cinéma international », poursuit le chef d’entreprise convaincu. Si tout se passe bien et si les investisseurs suivent, l’effectif, d’une dizaine pour le moment, pourrait bientôt atteindre la quarantaine.
Philippe Chanteloup
Au Bazarnaom, les artistes réunis mutualisent
Une dizaine de structures culturelles ou artistiques dans un même lieu :à Caen, le Bazarnaom est un modèle original où les talents s’additionnent.
Sur deux étages, des ateliers se déploient de chaque côté d’un grand couloir. Au rez-de-chaussée, une petite salle de spectacle, dite de « travail », permet à qui veut de venir en résidence et de faire une présentation avant de se lancer. « L’idée est vraiment de proposer une boîte à outils. La pluridisciplinarité artistique et la mise en commun de savoir-faire forment la clé de voûte de Bazarnaom », explique Fabrice Bisson, chargé de la communication de l’association caennaise. Né en 2000, Bazarnaom regroupe maintenant douze structures, soit une quarantaine de personnes. Après des années au 40 quai Hamelin, Bazarnaom a désormais élu domicile le long du boulevard Richemond, au 65 de la rue des Rosiers, voilà un an et demi. « Le propriétaire des lieux qui possède aussi le magasin de musique « Bonnaventure », Eric Lebreton, a tenu à ce que l’on vienne. C’est un mécène car il aurait pu louer plus cher à n’importe quelle entreprise, au vu de la situation géographique des lieux », poursuit Fabrice Bisson. Tous les corps de métiers du spectacle sont là (du plasticien à l’ingénieur son). « On peut, ici, créer un spectacle, de A à Z, en piochant chez chacun. Chaque structure est indépendante, c’est l’indépendance dans la collectivité. » Le lieu est exemplaire, séduisant mais déjà plein.
Bazarnaom
65 rue des Rosiers, Fabrice Bisson – Tél. : 02 31 85 50 83
Elle est imposante tout en étant attirante. Sur la presqu’île de Caen, la toute nouvelle Ecole Supérieure des Arts et Médias (l’ESAM) a ouvert ses portes le 5 octobre dernier. Recouverte de bois, elle est, après le Cargö tout
proche, le signe supplémentaire du renouveau d’un site encore en friche. Dans la ville, le bâtiment, signé de l’architecte Jean-François Milou, veut être un élément attractif de taille. Outre ses 250 étudiants, l’école accueille près de 900 élèves de tous âges, des conférences et bien sûr des expositions. Déjà, « Caen les Rencontres », le cycle des quatre conférences consacrées à l’architecture, l’urbanisme et au développement durable ont attiré plus de mille cinq cents personnes au mois d’octobre. « L’idée est de devenir un grand centre de référence avec nos ressources et les talents qu’on a ici. Je voudrais créer une pépinière pour aider des projets de création », explique Jean-Jacques Passera, directeur de l’ES
AM de Caen.
« la créativité est désormais mise en avant par les économistes »
Ainsi, dans le cursus, l’option Communication-médias « nouvelles spatialités, poétroniques des ondes », notamment, pourrait permettre de tisser des liens avec des laboratoires de recherche ou des entreprises. « Les mutations des territoires urbains ont engendré et favorisé certaines pratiques sociales, économiques et culturelles ou encore communicationnelles. L’ensemble de ces mutations, embrassant des données scientifiques, technologiques et urbaines, représente une grande richesse pour la création et la recherche artistiques. Créons des relations sur ces questions », souhaite le directeur. Si quelques passerelles ont déjà été tendues par le passé, elles pourraient prendre désormais un nouvel essor.
Création, innovation, créativité, économie de la culture… Tous ces mots seront au rendez- vous caennais du congrès national Rétis, le réseau national des technopoles, incubateurs, CEEI et pôles de compétitivité, le 26
novembre à l’ ESAM justement (lire en encadré page 14). « La question de la créativité est de plus en plus souvent mise en avant par les économistes, les sociologues, les géographes pour expliquer certaines tendances du développement économique et des évolutions sociales. C’est en termes de créativité que la question de l’innovation est posée aujourd’hui », souligne Elsa Vivant, maître de conférences à l’Institut Français d’Urbanisme (Université Paris 8).
« L’idée de la « classe créative » amène des réflexions nouvelles »
L’universitaire (présente à Caen le 26 novembre) étudie justement les recherches de l’économiste américain, Richard Florida. Ce dernier défend l’idée d’une nouvelle classe sociale, la « classe créative ». Sa thèse, souvent critiquée, fait débat. « C’est effectivement un concept flou mais qui amène des réflexions nouvelles et
intéressantes sur la ville aujourd’hui. La thèse centrale de ses travaux lie d’ailleurs le développement économique des villes à leur capacité d’attirer les membres de la classe créative », poursuit Elsa Vivant.
Dans le document « Caen, la culture en capitales », rédigé pour ouvrir le débat sur la future politique culturelle et rendu public en septembre dernier, il est écrit : « l’émergence, la nouveauté créative, les expressions novatrices semblent également trop peu encouragées. (…) C’est sur la base de ces constats que la ville souhaite favoriser la mise en mouvement de l’ensemble de ce terreau créatif. » La tendance est bien là. Le mélange des genres, la mixité entre économie et créativité, prouvent que les esprits et les mentalités s’ouvrent.
« On a coupé la culture de l’économique »
« On a, en France, une approche très « ingénieur » des choses. Or, on le sait, les meilleurs produits ne
réussissent pas toujours. La perception compte aussi. Il y a le fond et l’image. L’un ne va pas sans l’autre », réagit Vincent Gollain, directeur de l’Attractivité Durable des Territoires à l’Agence Régionale de Développement de Paris Ile-de-France. Spécialiste de marketing territorial, il sera aussi présent à Caen le 26 novembre. « On a coupé la culture de l’économique. Or, c’est la passerelle entre ces deux mondes qui crée la créativité, indique Vincent Gollain. Il faut qu’on ajoute de la valeur, de la création, dans les produits et les services, que l’on ait quelque chose de différent à proposer, que l’on se distingue des produits formatés. »
La définition même de l’innovation est en train de bouger. Elle ne pourrait plus se limiter à la seule recherche et aux seuls brevets. C’est tout l’objet d’un récent rapport remis à Christine Lagarde, ministre de l’économie, par Delphine Manceau, Professeur à ESCP Europe, et Pascal Morand, Directeur Général de ESCP Europe. Le document, intitulé « Pour une nouvelle vision de l’innovation » (1), plaide justement pour une vision élargie de l’innovation.
« Notre vision française évoquant l’innovation est souvent centrée sur la recherche et l’innovation technologique. Pensons aussi à l’innovation d’usage, de business model… Et intégrons à la démarche les
sciences humaines, le marketing, le design… Favorisons le travail collectif. La créativité résulte de la rencontre de gens différents », plaide Delphine Manceau, spécialiste de marketing, présente au congrès Rétis. « Il semble aujourd’hui essentiel de stimuler la capacité d’innovation des entreprises françaises. A l’heure de la mondialisation, les investissements en recherche ne pourront y suffire. Je reste très optimiste. Il a aujourd’hui une vraie prise de conscience. » Un optimisme qui a été partagé fin novembre à Caen.
(1) Pour lire le rapport : « Pour une nouvelle vision de l’innovation »
> Jean-Jacques Passera – Directeur de l’ESAM
17, cours Caffarelli à Caen
Tél. : 02 14 37 25 00
Site : ESAM
> Delphine Manceau – Professeur de marketing à ESCP Europe
Tél. : 01 49 23 21 96
> Vincent Gollain – Directeur de l’Attractivité Durable des Territoires à l’Agence Régionale de Développement
de Paris Ile-de-France
Tél. : 01 58 18 69 00
Site : Marketing territorial
> Elsa Vivant - Maître de conférences à l’Institut Français d’Urbanisme (Paris ![]()
Tél. : 01 64 68 00 16
La créativité bas-normande s’exporte
Les cartes postales Heulà ou les no
uvelles expositions de la Foire internationale de Caen dépassent maintenant les frontières régionales.
L’auto-dérision normande sillonne les régions
« C’est le syndrome Guillaume le Conquérant. » Sylvain Guichard a le sens de la formule pour raconter la fabuleuse histoire de ces drôles de cartes postales nées voilà trois ans à Caen et désormais parties à la conquête de la France. Pas moins de douze régions goûtent désormais l’humour du dessinateur bas-normand, dé
cliné selon les spécificités propres à chacun des territoires croqués. Après le succès des cartes et des produits dérivés (calendriers, sets de table, porte-clés…) de la SARL Heulà, « qui ne déroge pas à sa Normandité », selon l’expression de Laurence Plainfossée, une des deux salariées de la société caennaise, la recette de l’auto-dérision régionale s’exporte.

Toujours sous la plume de Sylvain Guichard, mais cette fois en son nom propre. « Pour chaque région, je créé une marque et dépose une cinquantaine de visuels. Grâce au réseau des éditions Legoubey, chaque éditeur régional puise là-dedans 40 cartes postales. Là, je m’attaque à l’Alsace, au Pays Basque et à la Côte d’Azur », raconte l’ancien photographe devenu dessinateur. La Corse, l’Auvergne ou la Bourgogne sont attendues pour le printemps prochain. « J’ai en commande presque toute la France mais j’ai besoin d’un peu de temps pour produire, je suis tout seul à dessiner. »
La façon de faire est toujours la même : d’abord des recherches sur internet, à travers les sites institutionnels mais aussi les multiples blogs, puis le dessin et enfin le test des modèles autour de l’artiste.
Pas loin de 600 modèles au total circulent déjà. La Belgique et la Suisse seraient aussi intéressées. « Ça prend pas mal d’ampleur, concède Sylvain Guichard, sans compter les collections à renouveler. » D’ici peu, trente nouvelles cartes d’Heulà (une soixantaine existent déjà) vont apparaître sur les présentoirs. Au total, un million de cartes postales ont déjà été vendues (400.000 pour Heulà, 600.000 pour les autres régions) !
Sylvain Guichard
Les expos de la foire de Caen sur les routes de France
Autre succès régional, les expos de la foire de Caen. Depuis trois ans, Philippe Bertin (arrivé à la tête de la SEM Caen Expos Congrès en 1997) a donné un nouveau sens à la foire de Caen. « J’ai senti qu’il fallait évoluer. Il nous fallait proposer une dimension autre que commerciale si l’on voulait que la foire perdure dans le temps. L’avenir des foires passe par là. Le visiteur a aussi changé. Ses centres d’intérêts se sont déplacés. Il ne vient plus seulement pour la bonne affaire, il vient aussi pour se divertir », souligne le directeur. Après la Chine impériale et l’armée de Xian (2007), l’or sacré des Incas et le Pérou (2008), l’Inde et ses maharadjas ont signé l’édition 2009. « A chaque fois, je raconte une histoire, une époque, une culture. Mon public est multiple. Le dénominateur commun est que l’histoire me séduise. Nous sommes l’une des seules foires en France à avoir initié ce genre de pratique,
sachant que ce que l’on présente est du cousu main, du fait maison », explique Philippe Bertin, devenu créateur et déjà installé devant sa feuille blanche pour écrire l’histoire des Indiens d’Amérique de la foire 2010.
Comme pour Heulà, la recette normande séduit. « Nos trois expos sont sur la route. Dès la foire finie, l’Inde est partie pour Montpellier, avant d’aller à Angers et à Douai. Il faut compter cinq sorties par an par expo. A chaque fois, nous assurons toute l’assistance technique et événementielle. C’est pour nous un nouveau métier qui nous permet d’amortir et de rentabiliser notre travail », calcule le directeur.
L’effet des nouvelles expositions (présentées sous une immense tente de 1.500 m2) n’a pas tardé à être ressenti. « Elles ont boosté la fréquentation. Nous sommes passés de 200.000 visiteurs à 240.000 en moyenne. Plus de la moitié des visiteurs a comme motivation l’exposition », ajoute Philippe Bertin. Et chaque année désormais, les foires de France viennent visiter celle de Caen L’envie de raconter des histoires de
Philippe Bertin




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