Lucifer II : une déconstruction d’enfer
30 11 2009
Comment faire disparaître une frégate de 1340 tonnes et 92 mètres de long, échouée sur le littoral cherbourgeois, sans possibilité de la déplacer ? Grâce à des méthodes innovantes et respectueuses de l’environnement, la déconstruction du Lucifer II a pu être réalisée sur place. Une première dans ce domaine.
Le chantier en chiffres | Le Lucifer II, toute une histoire
Le chantier en chiffres
500 m3 d’eaux de lest
1 396 tonnes de ferrailles
40 m3 de produits amiantés
33 m3 de bois
8 tonnes de câbles électriques
375 tonnes de lest en acier
430 tonnes de lest en béton… ont été évacués pendant le chantier du Lucifer II
Le Lucifer II, toute une histoire
Naviguant d’abord sous pavillon britannique, le Windrush est versé dans les Forces Navales Françaises Libres en 1943. Devenu, quelques mois plus tard le Découverte,
il participe au débarquement du
6 juin 1944. Le bâtiment est mis
à la retraite en 1959 mais, estimé encore solide, il rejoint Querqueville en 1967. Rebaptisé Lucifer II,
il servira d’école de sécurité incendie dans la Marine pendant 35 ans, avant d’être définitivement fermé en 2002.
D’ici à l’été prochain, le rivage de Querqueville, face à l’école militaire des Fourriers, aura retrouvé tout son naturel… du sable au gazon. « L’enherbement sera notre dernière opération. Cela fait partie du contrat », sourit Serge Quaranta, directeur d’ACE.
Ce GIE (Groupement d’Intérêt Economique), constitué par ENDEL (groupe Suez) et les Constructions Mécaniques de Normandie (CMN), a été désigné, en septembre 2006, par la Direction des Travaux Maritimes de Cherbourg (1), pour assurer la déconstruction du Lucifer II. Après avoir navigué pendant une quinzaine d’années, cette frégate anti-sous-marine a été reconvertie, en 1967, en école de sécurité incendie et utilisée comme telle jusqu’en 2002 (lire en encadré).
La question du devenir de ce navire, mouillant devant le Centre d’Instruction de Querqueville, s’est alors posée. Un plan de déconstruction et de dépollution du Lucifer – avec réhabilitation du site - a été mis en place par le commandement de la Marine Nationale et la Direction des Travaux Maritimes en 2005.
Le chantier s’annonce d’emblée comme une gageure : abîmé par une grande marée, le navire ne peut être ni
remorqué, ni remis en flottaison, sous peine de le voir se briser en deux. Les travaux seront donc à réaliser sur place ! « Déconstruire un navire échoué sur le littoral, à l’intérieur d’une rade : la singularité de ce projet nous a interpellé, confie Serge Quaranta. D’autant qu’avec un élevage de saumon à quelques centaines de mètres, un port de plaisance et des lotissements à proximité, les enjeux environnementaux et sociaux étaient élevés ». Pour ACE – qui s’est justement fait une spécialité de ces opérations à caractère unique - la déconstruction du Lucifer II est un vrai défi. D’autant que le ministère de la Défense souhaite en faire un chantier exemplaire et parvenir à son élimination totale et propre. Montant total des travaux : 3,3 millions d’euros.
Dans une logique de développement durable
La phase préparatoire, menée en 2007, permet de réaliser un inventaire des déchets et de prévoir, avant même le démarrage du chantier, leur filière de destination : recyclage, stockage dans un centre agréé, l’amiante notamment, ou retraitement, pour les eaux chargées en hydrocarbures par exemple. Il est aussi prévu que chaque opération soit réalisée étape par étape, afin de limiter la co-activité et ainsi d’assurer la sécurité des
travailleurs et la préservation de l’environnement. Le chantier démarre en mai 2008, par la construction d’une digue d’étanchéité à noyau d’argile, de 7 mètres de hauteur, tout autour du navire. L’ouvrage, provisoire, est réalisé à partir de matériaux réutilisables. Une fois le Lucifer hors d’eau, le pompage des eaux de lest chargées en hydrocarbures – 500 m3 au total – et le lavage des zones d’exercices incendie est effectué. Place ensuite au désamiantage du navire, avec la mise en place de confinements et l’évacuation des 40 m3 de produits amiantés présents à bord. « Nous avons travaillé avec la même philosophie que sur un chantier nucléaire, avec plusieurs barrières de confinement : les sas de zonage, à l’intérieur de la coque du navire, elle-même protégée par la digue », souligne Serge Quaranta.
Place ensuite à la dépose des câbles, du plancher bois et à l’évacuation du lest acier, avant le découpage de la coque (de haut en bas et de la poupe à la proue) et à l’élimination de tous les déchets. « Leur traçabilité a été assurée en temps réel, indique le dirigeant d’ACE. Ils étaient d’abord répertoriés et pesés sur le chantier, puis recontrôlés à leur point d’arrivée ». Le tout sous la supervision du bureau d’études Tecnitas, mandaté pour le suivi du chantier et le respect des procédures. Les dernières phases de l’opération – démolition et évacuation des lests bétons, découpage et évacuation du fond de coque – sont aujourd’hui achevées. ACE s’attèle désormais à la vérification des sols et à leur traitement éventuel, avant la dépose de la digue.
Le chantier du Lucifer II, abordé dans une véritable logique de développement durable, pourrait bien servir d’exemple. Surtout dans le cadre de la création d’une filière française de démantèlement – une idée retenue par la France dans le cadre du Grenelle de la mer. « La méthodologie de déconstruction déployée dans le cadre de ce chantier est à exploiter, estime Serge Quaranta. En revanche, les infrastructures, comme la digue, seront plus difficiles à reproduire : la mise au sec au sein d’une forme reste la solution la plus adaptée à ce type d’opération ». Reste que, depuis le chantier du Lucifer, ACE a été approchée pour participer au démantèlement du porte-avions Clémenceau…
Les grandes étapes du chantier
| 1/ La plage de Querqueville avant le début du chantier | 2/ Construction d’une digue d’étanchéité autour du navire | 3/ Mise en place des sas de confinement pour le désamiantage | 4/ Après la découpe de la coque et l’évacuation des déchets. | 5/ Traitement des sols avant la dépose de la digue |
(1) Devenue en 2008, la Direction d’Infrastructure de la Défense de Cherbourg (arrêté du 25 septembre, publié au Journal Officiel du 3 octobre 2008).
> Serge Quaranta
Administrateur Unique d’ACE
Tél : 02 33 08 81 11




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